
Le Masque du démon (1960) de Mario Bava est le sommet du sous-genre que fut le film d’horreur gothique italien. Ce premier film de Bava, ancien chef-d’opérateur au don d’ubiquité de la série B italienne, fut un coup de maître. On y retrouve le style particulier du cinéaste qui possédait la plus grande qualité que l’on peut attendre d’un réalisateur de films fantastiques : une capacité à oblitérer la frontière entre le jour et la nuit, entre la réalité et le monde des fantômes. Bava y parvenait en combinant plusieurs éléments : une lumière expressionniste où alternaient les ombres ; des décors ornementaux placés dans le sens de la profondeur du champs ; des mouvements de caméra très fréquents créant des illusions de franchissement de seuil, des passages de frontières dans le cours même du plan, faisant entrer le spectateur dans un royaume fantastique ; la violence de certains gros plans enfin, atténuée ici par le noir et blanc brillant voulu par Bava, comme enduit de vernis.
Dans le Masque du démon, tout le territoire du film est ainsi régi par les signes du fantastique, y compris dans les scènes censées se dérouler dans la réalité. Le fond folklorique du récit est flou, chaudron gothique où se mêlent une histoire de vampire, une sorcière, un rite satanique, un château hanté, une ancestrale malédiction familiale, un amour romantique salvateur. Tout se confond dans les brumes et les ombres et concourt à la création d’un monde clos soumis aux forces d’un mal pénétrant et multiforme. Très vaguement inspiré d’une nouvelle de Gogol (et à la vérité beaucoup plus proche d’un récit de Poe), le film raconte comment deux médecins en route pour un congrès réveillent par inadvertance le cadavre de la sorcière Asa, que protégeait une croix dans un caveau souterrain sis dans les forêts de Moldavie. Le plus jeune des médecins, un bellâtre du nom de Kruvajan, tombe amoureux de Katia, la princesse descendante de la sorcière qui habite avec son père et son frère dans un vieux château des Carpates mitoyen du caveau familial damné. On peut imaginer la suite : la sorcière a besoin de sang frais pour ressusciter et Kruvajan, tombé amoureux, donne sa parole à Katia qu’il la protégera au péril de sa vie de la malédiction qui frappe sa famille.
Mais l’intrigue, sans surprise dans ce genre de film, n’a pas vraiment d’importance. Ce sont les images conçues par Bava qui racontent l’histoire et confèrent au film son ambiance particulière. Sur le chemin de la caméra panoptique de Bava, cette caméra qui voit tout (ainsi dans le travelling circulaire de la scène du caveau), les acteurs sont comme les « vivants piliers » dont parlait Baudelaire pour évoquer la nature, comme des silhouettes faisant partie du système esthétique de Bava, en ajoutant de la verticalité dans le plan. Les acteurs et les personnages n’ont jamais eu beaucoup d’importance chez lui. Sa mise en scène insoucieuse des frontières trouve cependant ici un écho dans son choix de confier à la même actrice le double rôle de la sorcière Asa et de la princesse Katia, autre façon de dire qu’il n’existe pas de frontières entre le réel et le fantastique puisqu’ils résident dans le même visage. Il faut dire que le visage de Barbara Steele, que le rôle révéla, est des plus étranges. Avec ses grands yeux et sa peau d’albâtre, elle peut représenter l’innocence et la jeunesse, mais ces mêmes yeux par leur taille inhabituelle et leur insertion dans un crane au très large front, que surmonte comme un dais de tissu noir un casque de cheveu, appartiennent aussi à la mort et à la mélancolie par leur caractère insondable. Si bien que l’actrice, à la faveur des éclairages choisis par Bava, peut dans le même plan passer de l’état de jeune fille à celui de cadavre, du rôle de Katia à celui d’Asa, du jour à la nuit, et vice-versa, grâce notamment à des effets spéciaux conçus en plateau, dans lesquels Bava était passé maître. Fellini donna d’ailleurs un petit rôle à Barbara Steele et son étrange visage dans 8 et 1/2 – sans doute avait-il vu le film de Bava.
Bava ignore également les frontières temporelles habituelles. Il commence son film par un prologue se passant au XVIIe siècle où le masque du démon est cloué sur le visage de la sorcière pour ensuite enjamber les époques jusqu’au temps indéterminé du début du film, de même qu’il relie différents temps du cinéma : le cinéma fantastique poétique de Cocteau des années 1940 (le plan de la diligence passant au ralenti de La Belle et la Bête est cité) et le cinéma fantastique plus violent qui allait suivre dans les années 1960 et 1970, dont Bava annonce ici l’avènement, comme un messager de l’autre monde traversant les époques (toujours la diligence). C’est cette capacité d’enjambement et de franchissement qui est le secret de ce classique du cinéma fantastique au charme persistant, qui suspend l’incrédulité du spectateur le temps du récit. Suspension qui est parfois une échappatoire bienvenue à la réalité. Le film eu maille à partir avec la censure dans plusieurs pays, notamment aux Etats-Unis où il sortit dans une version remontée sous le titre de Black Sunday, privé de sa référence satanique (voir les bonus de l’édition DVD Sidonis Calysta). Non content de cette réinvention du cinéma d’épouvante gothique, Mario Bava devait trois ans après se faire l’inventeur d’un nouveau genre avec La Fille qui en savait trop (le giallo), toujours en noir et blanc, avant de définitivement instaurer les couleurs (sanglantes) du genre dans Six femmes pour l’assassin.
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